Archives de Catégorie: Récits

Récits

Le bonheur d’être un agent de bureau

Il occupe le même bureau depuis vingt trois ans. le tableau représentant l’Amphithéâtre d’EL Jem, accroché devant lui entre la fenêtre e l’armoire, n’a pas changé de place. La table garde toujours l’éclat de son vernis grâce à la qualité de son bois. Seule la chaise a dû être changée deux fois en raison des mouvements continuels qu’elle subit. Khémaies n’était pas insensible à cette pérennité des choses et à la sérénité inaltérable de son univers.

Cependant un mélange singulier de sobriété et de frustration semblait l’animer. Alors que tout en lui résistait aux vicissitudes du temps, là-bas, de l’autre côté de la ville, dans l’espace que laisse voir la fenêtre de son bureau, des maisons et des immeubles émergent de la terre, des arbres et des lumières longent un réseau complexe de routes.  Une ville entièrement nouvelle se construisait sous ses yeux.

Le petit fonctionnaire qu’il est ne peut prétendre y habiter. sa famille nombreuse, son salaire modeste, ses petites habitudes ont eu raison de toute sa volonté de quitter la vieille maison de ses parents qu’il partage depuis toujours avec son frère cadet, marié lui aussi et père de trois enfants.

Tant pis si le nouveau monde est inaccessible à Khémaies. L’ancien lui prodigue la douceur de ses charmes : un narguilé à prix raisonnable tous les samedis après-midi au café d’Am K et des discussions chaleureuses sous le feu du réverbère, à l’angle de l’Impasse Lil (la nuit) avec les gars du quartier. Puis, Khémaies aime les grands rêves des enfants qui refusent de grandir, par crainte de perdre l’insouciance de l’enfance.

 

 

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Les vacances d’un homme ordinaire

C’est parce que son patron a besoin de ses services en été qu’il est obligé de prendre ses vacances en hiver. Il s’en est accommodé depuis belle lurette. Le froid, le vent glacial, la pluie cognant contre la vitre de sa chambre lui annoncent le temps du repos, le plaisir de flâner et le pouvoir de disposer librement de sa journée, exactement comme l’auraient fait, sous le soleil de plomb, le ciel limpide et la brise maritime pour les vacanciers de l’été.

Tous les matins de bonne heure, il arrive souriant au café de la Place, demande un « crème croissant », achète un journal, y jette un fugace regard, puis interpelle sans hésitation la clientèle. Pour lui, comme pour ses copains du café,  il analyse l’actualité politique dans le monde, prodigue ses observations sur les temps qui courent, puis en guise de conclusion il annonce ses pronostics sportifs.

Il sort du café, un air de triomphe s’esquisse sur son visage. Il scrute l’horizon, et se dirige vers le lieu de son travail pour voir s’il peut être utile à son patron en cette journée des vacances.

Ce n’est qu’en fin de l’après-midi qu’il concède à son âme exigeante le plaisir de visiter le marché de friperie d’EL Hafsia ou de se promener tout le long de la rue Charles de Gaulle, là où il retrouve son jeu préféré : surprendre sa silhouette dans les vitrines des magasins.

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L’homme qui n’a pas de nom

Il a le regard d’un enfant et les traits d’un adulte. A cinquante ans, il n’a pas encore quitté sa hutte, parce qu’il est constamment enveloppé dans une épaisse pénombre, entre quatre murs. Quel est son nom ? Il n’en a pas. Tout autour de lui était pourtant nommable, les hommes, les bêtes, les plantes et les objets.

 

On a voulu le nommer Belgacem, puis Ahmed, puis plus rien. L’enfant né infirme, les mains déformées, le cou inexistant, la silhouette malingre…fut rejeté par le père, malgré les supplications de la mère. On croyait qu’il ne survivrait pas à son mal. Alors, on renonça à l’inscrire au registre civil. Mais le destin déjoua les prévisions humaines et l’homme sans nom est orphelin des ses deux parents depuis déjà quarante ans.

L’homme sans nom ne marche pas, il rampe. Il ne parle, il marmonne. Il ne sait ni rire, ni pleurer. Il renifle fortement, la tête baissée comme pour contenir une émotion débordante.

 

Grâce aux soins de quelques âmes charitables, il ne vit pas à l’état bestial, mais comme une bête humaine, enfermé dans une pièce de fortune dans un coin reculé d’un verger investi d’arbustes sauvages, à la sortie sud du village.

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L’homme d’El Qods

Pendant trente ans d’absence, nul ne savait s’il était vivant ou s’il était déjà mort. Enfants, on nous disait qu’il était parti à El Qods pour combattre à côté des Palestiniens. Adultes, nous savions qu’il avait fui la justice après avoir cambriolé une maison de charité. L’image du héros de notre enfance céda la place à la figure impassible d’un brigand notoire, d’un bandit impitoyable, mystérieux et non moins fascinant.

Puis un jour, il retourna au pays, vieux, malade et solitaire. Il n’avait pour fortune que les récits de son aventure.

« La traversée du désert libyen, de brefs séjours au Caire et en Alexandrie et son arrivée à El Qods. Là, il réussit à fonder un foyer et à monter une épicerie dans un vieux quartier de la ville sainte. Puis au terme de vingt ans d’une vie relativement paisible, survient la guerre des six jours. L’armée israélienne envahit la ville. Son petit commerce s’effondre. Son fils unique meurt, accidentellement selon la version officielle, sous les balles d’un policier israélien. Sa femme entre dans un état de dépression aigue et quasiment permanent. C’était assez pour cet homme vivant le mal de l’exil. »

Il quitte cette terre désormais occupée et s’installe à Nice comme manœuvre dans une usine de fabrication de chaussures. Mais son visage basané, son statut d’immigré, son ignorance totale de la langue française l’ont conduit aux pires frustrations. Il décide alors de retourner à son pays. Là, dans cette terre de son enfance et de sa jeunesse, tout a changé, les hommes, les mœurs, les rues, et même la couleur du ciel. Et puis, lui, avec son accent de Charqui (l’oriental), il a le sentiment qu’il a certes changé de pays, mais pas son statut d’exilé. A tous ceux qui l’abordent et lui font toujours la même remarque sur son accent, il répond, « oui je viens de loin, je suis ici un exilé ». Mais c’est vrai qu’il n’a plus dans son pays natal ni parents, ni cousins, ni amis. Plus vrai encore : il n’a pu survivre longtemps à sa situation d’ « un exilé chez soi ».

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Une vieille au milieu de la foule

Une foule compacte, grondante et agitée investit les artères de l’Avenue principale de la ville. A l’autre bout d’une rue limitrophe, assise au seuil d’un immeuble vétuste, une vieille femme observe attentivement les passants pressés. Elle semble les interroger dans le silence de son regard vif, tendu et curieux.

 

Que fait-elle là à cet instant où les signes d’une tension menaçante se déchaînent dans les rues et préfigurent une violence imminente ? Elle était tout à l’heure au milieu de la foule des manifestants. Elle  s’en écarte momentanément comme pour marquer une pause.

 

La foule grossit, s’amplifie tel un monstre farouche et impétueux, en poussant une rumeur assourdissante qui fait trembler la terre, les essaims d’oiseaux de l’Avenue et le cordon des forces de sécurité autour du siège du ministère de l’Intérieur.

 

La vieille regagne sa place au milieu de la foule. Elle n’a pas de voix pour participer à ce concert de cris, d’appels et de chants. Elle observe les visages autour d’elle tour à tour tendus, souriants, inquiets. Ces jeunes tunisiens, d’habitude paisibles et insouciants, réapparaissent devant elle sous une autre allure : ils sont  prêts à rebondir face à un probable assaut  et prompts à se sacrifier sur l’autel de la liberté.

 

La foule, un mélange d’intelligence et de barbarie, de douceur et de sauvagerie, d’émotion pathétique et de pulsions fauves et destructrices. La foule lui fait peur et en même temps, la rassure, la protège. Autour d’elle, on rugit de fureur et on chante maintes romances engagées. On scande inlassablement « dégage, dégage… ».   Alors, elle se laisse entraîner par cette mouvance hybride qui l’enferme, la circonscrit et l’entoure comme une armure de protection. Elle se confond maintenant avec la foule, se fond dans cette masse immense et démesurée. Il n’y a plus ici d’individu, mais un seul corps qui déploie ses instincts et se démène pour qu’il se délivre de ses chaînes, se libère, renaisse et émerge sous le ciel d’un jour nouveau.

 

Par un simple geste de la tête, la vieille femme exhorte les jeunes à persévérer et à s’entêter dans leur colère.

Elle se fraie difficilement son chemin pour pouvoir retrouver sa petite place de pause dans la rue adjacente. Mais elle s’égare dans ce cheminement sinueux au milieu de la marée des protestations. Elle est presque à une ligne avancée des manifestants, pancartes et poings triomphalement exhibés, face au dispositif des forces de l’ordre. Telles deux rangées d’ennemis attendant le signal d’assaut, les deux parties se regardent, se dévisagent, mesurent leur force inégale. La clameur fébrile de la foule défie l’immobilisme taciturne des agents de sécurité. Deux camps sont bien là prêts à s’affronter : le pouvoir et le peuple.

 

Une marée humaine occupe maintenant l’Avenue de bout en bout. A la périphérie de ce grand rassemblement, la colère du peuple prend parfois l’allure d’un spectacle alléchant : on accompagne son enfant pour qu’il garde en mémoire ce grand moment historique. On amène sa compagne pour « une  révolution party ». On exhibe son portable pour assumer son rôle de blogueur par Facebook interposé. On s’arme aussi de son caméscope ou de son appareil photo afin d’immortaliser cet instant. On photographie la foule. Ou mieux encore, on se fait photographier dans la posture d’un militant brandissant le signe de la victoire. On vit et on se voit vivre, selon qu’on est côté face ou côté pile. L’Histoire est ainsi jouée sur le grand podium de la scène publique où les gestes des acteurs sont repris dans les coulisses par les gesticulations des cabotins.

Mais qu’est-ce que l’Histoire ? Quand les contradictions s’avèrent impossibles à résorber, en raison de la dissonance entre les désirs et la réalité, entre les aspirations et la pesanteur étouffante du quotidien, alors, l’implosion éclate, l’affrontement advient, la société est secouée par un séisme généralisé. Le pays quitte une époque et en inaugure une autre. Cette rupture est consommée dans une convulsion violente, parfois meurtrière. L’Histoire imprime ainsi sa logique au gré de la loi de l’alchimie des contraires : le rêve d’un avenir radieux est nourri et commandé par un passé exacerbé et frappé de sclérose.

 

 

La vieille rejoint sa place au seuil de l’immeuble. Elle s’affale sur le marbre glacial de la marche. Devant elle, le mouvement des passants s’accélère. L’appel du muzzen pour la prière de vendredi est à peine audible. La vieille a oublié que c’est le jour de la grande prière. C’est la première fois depuis des années qu’elle faillit à son rituel hebdomadaire dans une mosquée à l’entrée de la médina, comme si, sous l’effet de ce grand événement, sa fibre de citoyenne  avait émoussé ses obligations de fidèle.

 

La foule frémit, se remue, s’agite. Le soleil décline. Un ciel crépusculaire pèse lourdement sur la ville. Au dessus des têtes, des oiseaux piaulent, traversent nerveusement l’horizon et se lancent tumultueusement dans une impétueuse danse de folie.

 

Maintenant, les gens filent à toute allure, courent dans tous les sens, déferlent telles des vagues déchaînées et inondent dangereusement les rues attenantes à l’Avenue Habib Bourguiba. Dans leur élan tumultueux, ils fusent de brûlantes odeurs qui agressent les yeux et resserrent la gorge. A leurs trousses, des tirs soutenus vomis par une invisible  machine de guerre.

 

« Ne reste pas là, entre vite, vite ! », lui ordonne un jeune homme. A peine se met-elle debout devant la porte de l’immeuble que de jeunes gens se ruent sur elle,  l’emportent dans leur élan vers l’intérieur, la poussent jusqu’à la cage de l’escalier. Ils s’empressent ensuite à fermer  la porte avant de la caler par un imposant cadre de fenêtre en fer forgé.

Un pesant silence enveloppe le groupe. La peur rythme le souffle de leur respiration. La vieille se tait. Son bras lui fait très mal. Pour la sauver, il fallait la bousculer.

 

Dehors, la rumeur de l’agitation grossit. Des appels, des cris, des pas, puis de temps en temps, des mains désespérées frappent à la porte et lancent de cris de détresse.

 

Le temps passe. La nuit tombe. Il fait noir. Tout le monde monte au deuxième étage. On invite la vieille à suivre la compagnie. La porte d’un appartement s’ouvre. Le groupe s’installe dans la grande salle, parterre sur un large tapis. On allume uniquement la lampe du couloir. On se regarde sans se parler.

 

Que fait-elle là la vieille dame ? Rien. Depuis des années, elle se contente de regarder tout : sa vie, les gens et l’ordre des choses et des éléments.

Depuis le départ de son fils unique vers une terre d’exil, la vieille veuve vit seule comme une étrangère dans son propre pays. Elle était soumise à d’interminables exactions de la police. C’était le tribut à payer pour la mère d’un opposant actif.  Aujourd’hui, elle a le sentiment que Dieu va exaucer ses vœux. Elle a rejoint la foule pour participer à la chute du régime, avec pour seule arme de résistance, son éloquence muette.

 

En cette nuit de quatorze janvier, elle fredonne, après des années de mutisme, un air triste qui semble dire la tendresse orageuse d’une vieille femme ravagée par l’Histoire.

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L’homme d’El Qods

Pendant trente ans d’absence, nul ne savait s’il était vivant ou s’il était déjà mort. Enfants, on nous disait qu’il était parti à El Qods pour combattre à côté des Palestiniens. Adultes, nous savions qu’il avait fui la justice après avoir cambriolé une maison de charité. L’image du héros de notre enfance céda la place à la figure impassible d’un brigand notoire, d’un bandit impitoyable, mystérieux et non moins fascinant.

Puis un jour, il retourna au pays, vieux, malade et solitaire. Il n’avait pour fortune que les récits de son aventure.

« La traversée du désert libyen, de brefs séjours au Caire et en Alexandrie et son arrivée à El Qods. Là, il réussit à fonder un foyer et à monter une épicerie dans un vieux quartier de la ville sainte. Puis au terme de vingt ans d’une vie relativement paisible, survient la guerre des six jours. L’armée israélienne envahit la ville. Son petit commerce s’effondre. Son fils unique meurt, accidentellement selon la version officielle, sous les balles d’un policier israélien. Sa femme entre dans un état de dépression aigue et quasiment permanent. C’était assez pour cet homme vivant le mal de l’exil. »

Il quitte cette terre désormais occupée et s’installe à Nice comme manœuvre dans une usine de fabrication de chaussures. Mais son visage basané, son statut d’immigré, son ignorance totale de la langue française l’ont conduit aux pires frustrations. Il décide alors de retourner à son pays. Là, dans cette terre de son enfance et de sa jeunesse, tout a changé, les hommes, les mœurs, les rues, et même la couleur du ciel. Et puis, lui, avec son accent de Charqui (l’oriental), il a le sentiment qu’il a certes changé de pays, mais pas son statut d’exilé. A tous ceux qui l’abordent et lui font toujours la même remarque sur son accent, il répond, « oui je viens de loin, je suis ici un exilé ». Mais c’est vrai qu’il n’a plus dans son pays natal ni parents, ni cousins, ni amis. Plus vrai encore : il n’a pu survivre longtemps à sa situation d’ « un exilé chez soi ».

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