Les films tunisiens de la compétition officielle des JCC (novembre 2012) De la fibre militante aux choix esthétiques

L’intérêt majeur d’un festival de cinéma est d’offrir l’occasion non seulement de voir des films nouveaux, mais aussi de les comparer et de les confronter les uns aux autres. Cet exercice spontané et presque mécanique permet de capter les signes de nouvelles tendances, tant thématiques que formelles, du cinéma d’aujourd’hui.

Cet exercice, nous nous proposons de l’appliquer à certains films tunisiens programmés dans la récente session des JCC, notamment ceux qu’on a sélectionnés pour représenter la Tunisie dans la compétition internationale, à savoir, Le professeur de Mahmoud Ben Mahmoud, Beautés cachées de Nouri Bouzid et Le Royaume des Fourmis de Chawki Mejri

Ces films illustrent, de part leur diversité, les traits saillants du nouveau cinéma tunisien. Un de ces traits est sa nette  tendance à se démarquer d’un certain nombrilisme qui l’a caractérisé pendant au moins deux décennies, avant de se ressourcer dans une sorte d’un moi collectif et forcément soucieux de son engagement social et historique.

Hormis Le Professeur de Mahmoud Ben Mahmoud qui a obtenu le prix du scénario, les films tunisiens n’ont pas décroché de prix à la faveur de la dernière session des JCC. Cela n’enlève en rien à leurs  qualités intrinsèques. D’ailleurs, presque tous les films sus-cités, avaient reçu des distinctions remarquables sous d’autres cieux. Ce qui souligne la relativité de la valeur d’un prix, lequel est en vérité en relation directe avec la sensibilité (légitime) des membres de chaque jury. Mais, reconnaissons le : la vitalité qui nourrit le cinéma ne provient guère du choix des jurys, mais plutôt de cette alchimique négociation que le cinéaste doit entreprendre  entre le contexte historique et les modalités formelles et esthétiques du langage filmique. Tout l’enjeu de l’acte de filmer consiste surtout à faire coïncider l’œuvre cinématographique avec les attentes, conscientes ou non, du contexte historique, tout en le transcendant afin de lui donner une valeur universelle.  Voilà la complexité de l’enjeu de l’art filmique. Un enjeu qui s’appliquerait volontiers à toutes les formes d’expression artistique, mais qui a une importance particulière dans le septième art, en raison du  caractère populaire du cinéma et la performance de ses moyens de promotion.

C’est à l’aune de ce critère que nous pouvons appréhender et évaluer les longs métrages tunisiens présentés à Carthage.

Le Professeur de Mahmoud Ben Mahmoud revient aux origines de la naissance de la Ligue tunisienne des droits de l’homme dans les années soixante-dix. En effet, à travers un contexte politique pesant, dominé par un parti politique hégémonique et soucieux de sa pérennité, le film décrit la trajectoire d’un intellectuel, d’un apparatchik qui passe d’un comportement docile à une résistance, voire à une opposition farouche contre son parti. Cette mutation ou rupture n’est pas le résultat, comme on pourrait le supposer, d’une quelconque cogitation idéologique. Elle relève plutôt d’un ressort psychologique, voire sentimental. Khalil, l’universitaire, change de camp et se forge une analyse lucide de la situation, le jour où il assiste impuissant à la condamnation de sa maîtresse, victime d’une machination diabolique dont les fils sont tissés par l’appareil du parti.

Quand on sait que le film a été tourné quelques semaines seulement avant le 14 janvier 2011, on comprend le sens de la démarche de Ben Mahmoud. Ce dernier s’est appliqué à évoquer le passé (récent), afin de mieux cerner la pesanteur du présent. Tout laisse à penser que le film a été réalisé dans l’urgence, comme si c’était une  œuvre de circonstance. C’est pourquoi l’enjeu est ici réside moins dans la valeur esthétique du film que dans son message politique ou son enseignement éthique. Il s’agit donc de témoigner, d’exhumer les démons du passé et d’exhiber les contours de la mémoire.

Le film de Nouri Bouzid  Beautés cachées est riche de bonnes intentions. Faut-il souligner, à ce propos, que le réalisateur a apporté d’importantes modifications à son projet initial, et cela pour deux raisons au moins : d’abord, N. Bouzid ne peut évacuer, suite au séisme de la révolution, la menace qui pèse sur la liberté civique du Tunisien en général et de la femme en particulier; ensuite, parce que, Nouri Bouzid, étant lui-même victime d’une agression de la part d’un jeune fondamentaliste, tient à imprimer le vécu personnel, comme dans ses précédents films, au cœur de son dernier opus. Ces deux motifs constitueront la matière scénaristique du film. Ce dernier sera par conséquent à la fois une défense et une apologie de la liberté de la femme, et une mise à mort de l’artiste. Dans ce sens, la femme apparaît sous la figure d’une farouche résistante, alors que l’artiste est hissé au rang du martyr.

Incarné sous les traits  d’un aveugle accordéoniste marginal,   campé par Nouri Bouzid, l’artiste domine le film de bout en bout, nullement par une quelconque conduite héroïque, mais par des apparitions intermittentes où s’impriment progressivement les images de sa mise à mort, puis les préparatifs de sa sépulture.

Au gré de ce montage parallèle, se dessine le message du film :   c’est au prix du sacrifice de l’artiste que se réalise la liberté de la femme, et par conséquent de la société en général. Cependant, ce principe  argumentatif, le film de Nouri Bouzid  l’a exposé dans une  mise en scène  schématique, presque didactique, où sont gommés aussi bien les traits d’une narration fluide que la composition convaincante de principaux  personnages féminins. Dans ce cas, les beautés cachées que suggère le titre du film ne sont pas nécessairement enfouies dans les replis de la réalité ou dans la conscience intime des êtres, mais se profilent à travers  les traits fins des protagonistes féminins. Cela signifie que Bouzid a tendance à filmer ses deux principales comédiennes avec une pudeur prononcée où fleurissent paradoxalement une sensualité à fleur de peau et un désir à érotiser (visuellement) le monde.  Autrement dit, il y a quelque chose de troublant dans ce parallélisme que le film établit entre une beauté féminine qu’on s’entête à voiler et la dépouille de l’artiste martyr qui reçoit les derniers soins avant son inhumation. C’est quasiment la dualité Éros/Thanatos à l’envers.

Le troisième film tunisien dans la compétition  officielle est Le Royaume des fourmis.  L’opus de Chawki Mejri nous convie à un univers étrange, presque irréel et carrément souterrain. Bien sûr, la référence affichée est la Palestine et le drame de son occupation. Mais là, le cinéaste adopte une approche allégorique, propice à un foisonnement de symboles, souvent simplistes et lourds de stéréotypes (la pomme, la colombe, le papillon ou l’innocence assassinée…). Résultat : un écran s’érige devant la réalité et la voile d’une épaisse couche de signes symboliques. Mieux encore, la métaphore de la fourmi, laborieusement appliquée à entreprendre un inlassable va-et-vient entre son terrier et la surface de la terre, se réduit ici  à un lyrique  héroïsme de pacotille qui rappelle davantage les saynètes communes des feuilletons  télévisuels que la vitalité de la recherche visuelle du grand écran. Le film de Chawki Mejri administre la preuve que les bons plans ne font pas nécessairement un bon film. Cela est d’autant plus vrai que Le Royaume des Fourmis pourrait impressionner à partir d’un fragment isolé, mais nourrit le doute  et le malaise dans la réception de son intégralité. Cela est d’autant plus vrai que le style tantôt maniériste, tantôt grandiloquent du film sied mal avec les intentions militantes et engagées du sujet.                   Tout genre a ses règles et sa grammaire, si bien que l’écart que suppose, voire exige la création doit se déployer à l’intérieur des contours du genre. À quel genre appartient le film de Chawki Mejri ? Un film historique ? Un psychodrame historique ? Un poème lyrique ? Un film d’aventure ayant comme toile de fond la question palestinienne ?  Le Royaume des Fourmis veut renvoyer à tout cela à la fois jusqu’à son dévoiement dans les limbes de la confusion. Mais on doit toutefois reconnaître à Chawki Mejri des qualités incontestables d’excellent technicien esthète parfaitement en mesure de les prévaloir s’il rencontre un bon scénariste.

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Classé dans Critique Cinéma

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