Youssef Chahine : Comment peut-on être arabe ?

                       Le cinéaste est mort. Vive l’œuvre cinématographique. Le destin de Y. Chahine se mesure désormais au gré de l’audience que ses films vont rencontrer auprès de la postérité. Certes, le souvenir de cette silhouette agile qui aime sillonner les festivals, se frotter au public, répondre aux questions des critiques et enchaîner en apartés chaleureux avec quelques intimes, restera gravé dans la mémoire  de ses contemporains cinéphiles. Mais ceci ne constitue guère un garant suffisant dans l’épreuve de la postérité. Pour gagner les faveurs de cette dernière, l’artiste qu’il est  devait  répondre à d’autres conditions : partir du local afin d’épouser l’universel et saisir le particulier pour pouvoir toucher l’humanité. Nous pensons, en effet, que le cinéma de Y Chahine est à sa façon une application pleine de persévérance dans cette voie.

En parcourant la filmographie du cinéaste, on se rend à l’évidence que cette dernière s’articule autour de trois axes au moins :

L’art peut-il changer le monde ?

Youssef Chahine puise la matière de la plupart de ses films dans son réel immédiat et dans l’actualité qui l’entoure. Pendant un peu plus d’un demi siècle, Chahine observait la société égyptienne et ses mutations historiques, sociales et culturelles, notait les soubresauts de son évolution et interpellait les actants qui la remuaient. En d’autres termes,  et après une brève  période de sa carrière où il a touché aux ingrédients commerciaux du cinéma cairote, Chahine n’invente plus rien, car, il se méfie des fictions déconnectées du réel et de l’imagination conduisant à des contrées idylliques et mensongères. Le matériau de son cinéma, il le puise dans son environnement immédiat : les conflits des classes sous le régime monarchique du roi Farouk (le fils du Nil), l’éloge de l’Egypte nassérienne (Saladin), un regard critique sur le socialisme nassérien (La terre), le désenchantement, suite à la défaite de la guerre de six jours (Le Moineau) ou encore la montée de l’intégrisme et de l’intolérance (L’Emigré, Le Destin) et la mondialisation ( L’Autre).

Ce renvoi récurrent à l’actualité donne une certaine facture militante à son œuvre et confère au cinéaste le label d’un chroniqueur, d’un médiateur qui réagit aux événements pour les « commenter », les analyser à sa façon, donc selon des modalités particulières. Pour Chahine, le cinéaste ne doit pas être seulement témoin de son époque, mais aussi acteur dont l’action se hisse au rang d’une trace magistrale et indélébile de l’Histoire. Autrement dit, Chahine poursuit un beau et vieux rêve, bien qu’il soit battu en brèche après l’effondrement des idéologies : l’art peut changer le monde. Cette foi dans la puissance de l’art, Chahine ne l’incarne que parce qu’il est le fils de son époque et de sa génération. Aussi est-ce pour cette raison que Chahine envisage  la création sous le prisme d’une négociation ininterrompue avec les volte-face et les revirements de l’Histoire et des idéologies. Tel un parcours endurant et désespéré, Chahine fait l’expérience du nationalisme, du socialisme, de l’arabisme, de la lutte contre le fanatisme, et bien sûr une irréductible lutte pour la liberté de la création. Il est, dans une certaine mesure, le Sisyphe cinéaste dont chaque ascension vers le sommet se traduit par un film qui dit le manque, le désenchantement, la solitude de l’artiste et le goût amère  de l’inachèvement.

Comment peut-on être arabe ?

En parlant de la société et donc du moi collectif, Chahine est conduit aussi à parler du moi personnel et intime, car ces deux actants se font continuellement échos, dans la mesure où la loi qui régit leur relation est fondée sur la dialectique et sur une interaction mutuelle. Parce que le cinéaste considère que l’analyse de la situation historique dans le monde arabe suppose une meilleure connaissance de soi et une exploration des interstices de la conscience intime. D’où cette trajectoire qui n’a cessé de conduire Chahine de la fibre sociale, voire militante au « souci de soi ». Dans ce cas, le cinéaste chroniqueur de l’histoire moderne de l’Egypte et du monde arabe en général n’hésite pas à montrer les traits de l’énonciateur et à donner, à un long cycle soutenu de sa filmographie, une facture nettement autobiographique. Dans cette perspective, Chahine revisite des pans entiers de sa jeunesse et de ses années de formation, avec constamment, comme toile de fond, les grands événements qui avaient marqué son époque.

Là, il fallait une subtile et fine alchimie artistique pour mener à bout ce programme : Y. Chahine est le copte qui s’intègre parfaitement dans la culture arabo-islamique. Il est l’oriental qui demeure profondément imprégné des valeurs et des idéaux de l’Occident qu’il connaît parfaitement. Il est finalement le méditerranéen, pour être né sur sa rive sud, et qui maintient le regard rivé sur les sources africaines et sahariennes du pays du Nil.  D’Alexandrie pourquoi ? àAlexandrie encore et toujours, en passant par La Mémoire (Hadoutha masria), Chahine semble focaliser sa préoccupation autour d’une question récurrente : comment peut-on être cinéaste ? Comment peut-on être Arabe.

Quand le cinéma résiste à la désinformation :

Question grave et lancinante. Pour le cinéaste, il s’agit avant tout d’inscrire « l’homme arabe » dans un espace dont on veut précisément l’exclure (voire même le marginaliser) dans le but de rétablir sa dignité et son humanité. Et cela à travers une véritable anthologie qui touche tout à la fois à la mémoire collective de la société arabe, à son environnement culturel et urbain (à voir le très beau documentaire sur le Caire), à des pans de son Histoire et à sa réalité, ici et maintenant, marqué par la lutte, la souffrance et la mort.

L’objectif que suit le cinéaste vise à dessiner les contours d’un destin vacillant et à insuffler vie et espoir à « un homme fragilisé » et meurtri par les tumultes et les vicissitudes de l’actualité politique.

Cet objectif impose une approche. Laquelle ? Rien n’est fixé au préalable. Le style de Chahine est ponctué de tâtonnements, d’hésitations, d’audaces et d’errances formelles où tous les genres sont sollicités et expérimentés.

En effet, chez lui, le classique côtoie l’avant-garde ; le récit traditionnel rejoint la narration éclatée ; et le film linéaire  précède immédiatement l’opus expérimental. Cinéaste protéiforme donc chez qui tous les genres sont dignes d’intérêt : la comédie musicale, le mélodrame, le film réaliste, la fresque historique, le film politique, le film manifeste, etc. Cependant, au cœur de cette hétérogénéité formelle, Chahine demeure attentif et surtout fidèle à une fonction importante du cinéma : expliquer au monde et à nous-mêmes la vraie nature de l’homme arabe et les vrais constituants de sa réalité locale. Voilà l’ambitieux programme que Chahine s’est attelé à poursuivre avec patience et application, en changeant constamment d’angle d’attaque, des modalités formelles, de tonalité d’interpellation ou de dispositif narratif. Le film a beau puiser sa valeur dans les sources authentiques du 7ème art, il n’en demeure pas moins habité par le souci de combler la défaillance  des médias à dire le réel de l’homme arabe. C’est contre ce déficit que se construit le cinéma de Chahine, un miroir qui résiste à la désinformation entretenue et qui nourrit toute cette valse de malentendus, d’incompréhensions, de ressentiments partagés et d’intolérances.

Le cinéma de Chahine serait parfaitement le contraire de l’audiovisuel, tant par son approche que par son idéologie.

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Classé dans Critique Cinéma

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