A quoi sert la littérature?

 

  1.    La littérature a pour fonction première la réparation du mal. Jean Starobinski employait cette expression à propos de Rousseau. Pourtant, la littérature n’a pas pour fonction d’apporter des solutions aux choses de la vie, ni encore de modifier les cours du monde. Elle permet de saisir le sens des choses, de cerner leurs contours, et de les classer dans l’ordre du défilement des contingences qui nous entourent et déterminent notre destin. La littérature ne change pas le monde. Mais elle fait mieux. Elle nous aide à comprendre pourquoi le monde est ainsi fait, ou du moins nous autorise à en saisir les lois de son déroulement.
  2. un grand roman n’est pas celui qui propose une belle histoire, ni encore celui qui compose de portraits singuliers ou exceptionnels de ses personnages. un grand roman se distingue essentiellement par le souffle poétique qui se dégage de la structure de ses phrases et les sonorités de ses mots, car la vérité du monde et le sens secret des choses habite la langue et ne peut émerger que par une exploration des potentialités inépuisables de la langue.
  3. chez beaucoup de gens, le désir d’écrire est grand, mais la capacité de le faire est moindre. Car écrire exige une discipline, des sacrifices et un combat sans cesse renouvelé contre moult tentations :  rompre la solitude ou l’isolement, rejoindre la foule grouillante, résister aux miroitements de la vie mondaine,  conjurer la peur d’affronter un jour le public des lecteurs ou de comparaître devant les contrôleurs de la morale ou des esprits. Le désir d’écrire est grand chez beaucoup de gens, mais les forces qui le neutralisent sont encore plus grandes.
  4. A chaque époque son idéal littéraire ou esthétique. Mais qu’est-ce qui détermine la genèse de cette configuration formelle ? On a longtemps cogité sur cette question. Beaucoup d’écrivains célèbres et moins célèbres s’évertuent à s’y conformer. Mais les brillants parmi eux sont ceux qui résistent à cette tentation, qui s’emploient à marquer une distance avec le convenu, le répandu, le partagé et s’autorisent, par un élan héroïquement scandaleux, à briser le codifié et à réinventer un nouvel idéal esthétique.
  5. Les genres littéraires sont certes multiples et épousent plusieurs configurations formelles et rhétoriques, mais ils convergent tous vers un noyau commun et central. La différence entre un poème et un récit n’est qu’une question de modélisation ou de tonalité. Les idées, les émotions ou la composition poétique sont le fruit d’un souffle qui pour émerger et prendre forme et consistance a besoin tantôt d’un rythme, tantôt d’une réplique relâchée, tantôt d’une subtile dissertation théorique.
  6. Le besoin d’écrire n’est évoqué que par ceux qui n’écrivent pas. Pour les écrivains, ce besoin ne s’exprime pas, il est consubstantiel à leur existence même. De même, le projet de traduire des idées n’est un motif de création que pour ceux qui ne parviennent pas écrire. Pour l’écrivain, comme son nom l’indique, écrire, c’est réinventer une forme, lutter contre les la paresse des mots ou épouser les méandres d’un souffle des vocables.
  7. Je ne cesse de concevoir comme une vérité indubitable la différence entre l’homme et l’œuvre. Le caractère ou le tempérament du premier est souvent en contraste avec l’univers romanesque. L’écart entre les deux est d’autant plus étonnant que toute sa signification semble puiser sa logique dans le désir de l’homme de se guérir de son « mal de vivre » par le truchement de l’écriture. Méchant, égoïste, réservé, taciturne, fou ou fanfaron, solitaire ou ambitieux, l’écrivain est souvent marqué par une fragilité insupportable qui l’étouffe douloureusement jusqu’à la nausée, l’étrangle jusqu’au martyre. Alors, écrire pour lui n’est pas un plaisir, mais une nécessité, une urgence, un remède pour tempérer ou calmer l’ardeur de son mal. un  mal, faut-il le souligner, est irrémédiable. Car fatalité de l’écriture oblige: la fin de ce mal entraîne la fin de l’écriture.
  8. La littérature, comme la culture en général, est une production inutile, au sens où on peut s’en passer sans courir le moindre risque pour sa santé, pour sa sécurité ou ses intérêts matériels. Autrement dit, on peut vivre sans céder à la tentation de lire, encore moins d’écrire. Beaucoup de membres de nos sociétés vivent d’ailleurs cette situation, sans le moindre sentiment de manque, ni encore l’ombre d’une honte. La littérature est pour eux un amusement étrange qui servira à des écoliers pour leurs exercices scolaires; à des étudiants pour apprendre à s’occuper un jour de ces écoliers, et à quelques désœuvrés appliqués à chasser l’ennui qui pèse sur leur esprit brouillé par des considérations abstraites et peu sérieuses. La littérature, pourtant, parle de l’écolier et sa façon de se regarder et observer le monde autour de lui; elle parle de l’enseignant et comment il s’interroge sur ce qu’il fait ;parle de l’homme qui lit et qui vit; parlent aussi de ceux qui ne s’intéressent pas à la littérature pour faire l’archéologie de leur visions, de leurs rêves, de leurs peurs. La littérature évoque les minuscules détails de la vie, de ces choses inutiles, mais inutiles tout simplement parce qu’elles sont imperceptibles, invisibles, ou encore oubliés, ces éléments qui s’évaporent promptement dans le brouhaha de notre quotidien. La littérature, les capte, les grossisse, les dévoile et en fait l’objet d’une investigation laborieuse qui n’en finit pas depuis des siècles, car ces éléments, ces particules minuscules constituent l’essence même de notre vie. La littérature est certes inutile, parce qu’on peut s’en passer sans mourir, mais cet inutile qu’on néglige c’est la vie même, et c’est fort utile, voire vitale d’essayer de la comprendre, c’est-à-dire de se comprendre.
  9. Écrire n’est pas déterminé seulement par le désir d’exprimer les idées et réagir ainsi aux événements grands ou petits qui nous touchent. Écrire vise  surtout à revisiter le langage, à goûter les sonorités des mots, le rythme des phrases et la mélodie du discours. C’est donc la musique du signifiant qui nourrit souvent le besoin d’écrire, plus que la pertinence des idées ou l’urgence de les énoncer.

10.L’écriture n’a pas un sens unique et permanent. Elle change de tonalité, de fonction, de vocation ou de trajectoire, au gré des événements et des valeurs qui régissent chaque période de notre vie. Tout ce que j’exprime dans ces fragments est par conséquent  le journal intime d’un moi qui réagit aux exigences de son époque, mais qui les traduit d’une façon oblique. Et tout l’intérêt de ma démarche est que je ne rapporte pas directement, frontalement ce j’ai fait, mais dire plutôt ce que je suis à l’instant d’écrire. Donc, on a beau avancer masqués sous le voile des mots, on n’en demeure pas moins dénudés par l’effet dévoilant du langage.

11.l’écriture a plus de chance de toucher quand elle est sincère. C’est pourquoi la belle rhétorique n’est pas celle qui émane de la seule compétence technique. Il faut au préalable davantage une attention aux frémissements du moi ou de la conscience  qu’une performance verbale.

 

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Classé dans Critique Littéraire

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